La
première fois que j'ai rencontré Bertrand DEMEY, alias
BEB-DEUM, c'était il y a à peu près une dizaine
d'années. Quand il a ouvert son carton à dessin, j'ai
été immédiatement ébloui. J'étais
à l'époque Éditeur de bandes dessinées du
journal METAL HURLANT entre autres et j'avais l'habitude de ces jeunes
auteurs un peu timides qui rentraient avec des cartons pleins et de
la grande déception qui s'en suivait quand ils commençaient
à sortir leurs dessins toujours semblables et approximatifs.
Les dessins de Bertrand DEMEY étaient exactement le contraire,
c'était des dessins parfaits, à l'époque des projets
d'architecture qu'on aurait cru dessinés par un architecte un
peu fou qui aurait eu des moyens financiers qu'aucun architecte n'a
jamais eu.
C'étaient des architectures à la fois contemporaines et
babyloniennes, à la fois futuristes et à la fois passéistes
et il y avait là-dedans tout le monde de BEB-DEUM, cette espèce
d'extraordinaire mélange, agglomérat de toutes les époques,
de ses souvenirs d'enfance, des catalogues nostalgiques des années
50, des images de science-fiction les plus populaires, du futurisme
russe, du réalisme américain. Le tout formant une oeuvre
absolument cohérente qui était en réalité
sous la forme la plus immédiatement vériste, la complète
réalisation sur le papier de sa vision de l'univers non pas physique
et qui nous entoure mais d'un univers mental où se mêlerait
ce qu'il voit, ce qu'il sent, ce qu'il a subi, ce qu'il a admiré
et même ce qu'il a détesté et qui ressort en lui
malgré tout des choses qu'il a vues ou entr'aperçues au
cours de sa jeune carrière et dans sa jeune vie.
Depuis il n'a fait que s'affirmer puisque devant ses architectures sont
venus se dresser des personnages humains et puisqu'il a su évoluer
vers un trait à la fois extrêmement modelé, proche
des 3 dimensions, chose rare en bande dessinée et qu'il sait
alléger quand il faut. Il raconte d'étranges histoires
de mondes kafkaïens pas très éloignés du nôtre,
des mondes à la fois sinistres et loufoques qui font rire malgré
nous, racontant la vie de personnages normaux dans des situations impossibles
mais quelque part nous reconnaissons comme étant nous-mêmes,
passées les apparences. Il invente même des animaux incroyables
mais qu'on aurait bien envie d'avoir auprès de soi tant ils ont
de vie et de présence. Architecte, chroniqueur de l'humain, il
est aussi apparemment zoologiste.
Je ne crois pas être le seul à partager cette admiration
puisque la première fois que j'ai montré ses dessins à
MOEBIUS, certainement le plus grand dessinateur de bandes dessinées
du monde, il m'a immédiatement dit qu'il y avait là, non
pas un talent mais le talent nouveau
que nous attendions tous, depuis la génération des années
80.
Et que surtout on ne le considère pas comme un dessinateur de
bandes dessinées, ce serait le rétrécir à
un des moyens d'expression possibles car il a bien d'autres cordes à
son arc, confère ses illustrations. Je me souviens d'un SPIROU
en poster, (le célèbre héros de bande dessinée
belge éternellement enfant et groom d'ascenseur dans un hôtel
improbable), qu'il avait représenté à 60 ou 70
ans peut-être, toujours vêtu de son uniforme, parfaite illustration
logique de la décadence du personnage s'il avait été
vivant et parfaite illustration de ce qu'est la bande dessinée
elle-même dans son vieillissement, irréversible quelque
soient nos nostalgies. Son vieux SPIROU était irrévérencieux
peut-être mais terriblement humain et terriblement touchant.
Je ne sais pas ce qu'il nous prépare en bande dessinée
ou ailleurs mais tout ce que je peux vous dire c'est que, où
qu'il aille, je pense que nous pouvons nous préparer à
de grandes choses, que tous les mondes, bande dessinée, jeux
vidéo et pourquoi pas le cinéma, lui sont ouverts de par
son talent et de droit.
Je suis fier de connaître BEB-DEUM, d'avoir collaboré avec
lui et de pouvoir dire là, maintenant, à la seconde, ce
que je pense.
Jean-Pierre
DIONNET,
02/08/1993